C’est désormais un rituel bien huilé aux États-Unis. À chaque tuerie ou fusillade faisant les gros titres des journaux, les associations qui réclament la régulation des armes à feu dans le pays tentent de faire entendre leur voix. Tom Mauser est de ceux là. Il y a 13 ans, le 20 avril 1999, son fils Daniel a été tué dans la tuerie du lycée de Columbine, à quelques portées de fusil automatique de l'endroit où James Holmes est accusé d’avoir abattu 12 personnes et blessé 58 autres en ouvrant le feu dans un cinéma d’Aurora, dans le Colorado, ce vendredi 20 juillet 2012.
En effet, depuis la tragédie, Barack Obama a fait mettre pour six jours les drapeaux de la Maison Blanche en berne, adressé ses condoléances aux familles des victimes et à tous les Américains qui se sentent démunis face à « de telles atrocités », prononcé un discours compassionnel sur « la fragilité » et « la beauté » de la vie et promis que le responsable de la tuerie serait « jugé et puni »… Ce qu’il n’a pas fait, en revanche, c’est évoquer la question de la prolifération des armes dans son pays et la possibilité, comme Tom Mauser le préconise, d’en limiter, voire d’en interdire la vente…
Son adversaire républicain, Mitt Romney, lui a d’ailleurs emboité le pas, estimant que « justice serait rendue, mais plus tard », et qu’aujourd’hui devait rester « un moment pour le recueillement »… Pas question donc d’évoquer les sujets qui fâchent, et surtout pas à quelques semaines de l’élection présidentielle, dans laquelle personne ne veut se mettre à dos la grande majorité des Américains favorables au sacro-saint second amendement de la Constitution qui garantit à chaque citoyen le droit de porter une arme à feu pour se défendre.
Pourtant dans la classe politique, une seule voix discordante s’est faite entendre depuis la tuerie. C’est celle du maire de New York, Michael Bloomberg, un indépendant plutôt proche des positions républicaines, mais qui n’a pour l’instant donné son soutien à aucun des deux candidats. « Les mots de réconfort, c’est bien mais peut être serait-il temps que les deux personnes qui veulent être le prochain président des États-Unis nous disent ce qu’ils comptent faire pour s’attaquer à ce problème qui touche tout le pays. Il y a trop de meurtres par armes à feu chaque jour, il faut que cela cesse. Je ne vois pas un seul pays au monde qui est dans la même situation que nous. Il y a plus d’armes dans ce pays que d’habitants », a-t-il lancé lors d’une interview à la radio.
26 % des Américains hostiles au port d'arme
« Il est évident que la question est politique et que personne ne prendra le risque de s’y attaquer avant les élections », explique Kristin Goss, professeur à l’université Duke et qui a étudié les politiques de contrôle des armes à feu aux États-Unis. Il est plus simple de prendre ce parti pour un Bloomberg dont la plupart des électeurs sont, comme dans toutes les grandes villes américaines, plutôt favorables à une limitation des armes à feu, que pour Romney ou Obama qui comptent sur les voix des « swing states », comme la Floride ou l’Ohio, beaucoup plus attachés au second amendement.
Dans un sondage Gallup publié en octobre dernier, la part d’Américains hostiles au port d’arme (excepté pour les représentants de l’ordre) n’a jamais été aussi faible (26 %). Ils sont 73 % à vouloir conserver la possibilité de s’armer. Plus étonnant encore, le nombre de personnes favorables au droit de posséder une arme d’assaut, de type fusil-mitrailleur, est désormais supérieur à ceux qui y sont opposés. Une tendance de plus en plus forte ces dernières années .
Si les électeurs républicains sont traditionnellement plus souvent opposés à toute réglementation en la matière, le président démocrate Obama n’a rien fait lors de son premier mandat pour les inquiéter. Après la tuerie de Tucson, en Arizona, le 8 janvier 2011, qui avait coûté la vie à six personnes, dont une petite-fille de 9 ans, et grièvement blessé la député démocrate Gabrielle Giffords, Obama avait déjà refusé tout débat sur un éventuel contrôle des armes à feu, appelant les Américains « à la compassion plutôt qu’à la division ». En 2008, en pleine campagne électorale, le candidat Obama avait même promis lors d’un meeting en Pennsylvanie qu’il ne comptait pas « enlever les armes » de ceux qui en possèdent chez eux.
Cette méfiance démocrate à être perçu comme favorable à une interdiction remonte à 2000, quand la défaite d’Al Gore avait été mise, par une partie des démocrates, sur le compte de son opposition aux armes à feu. Si nombre de partisans d’une régulation estiment que bien d’autres facteurs peuvent expliquer cette défaite, il n’en demeure pas moins qu’aucun candidat démocrate n’a depuis pris le risque de vérifier.
Succession de déclarations sans effet
Paradoxalement, le républicain Romney a fait plus pour lutter contre la prolifération des armes à feu lorsqu’il était gouverneur du Massachussetts qu’Obama à la Maison Blanche. Romney a ainsi soutenu des contrôles plus stricts des antécédents de ceux qui achetaient des armes et l’interdiction des armes d’assaut, deux positions sur lesquelles il est revenu depuis qu’il se présente à la présidentielle, devenant même membre en 2006 de la NRA, la National Riffle Association, le lobby des porteurs d’armes aux États-Unis.
Pourtant, c’est bien à Obama que ce puissant lobby en veut. Après son élection, par exemple, les marchands de munitions ont été pris d’assaut. Les détenteurs d’armes craignaient une interdiction de vente à venir. Des craintes non justifiées tant, en quatre ans, le président ne s’est jamais attaqué à cette question.
Vendredi, après le drame, le chargé de presse de la Maison Blanche, Jay Carney, a expliqué à quelques journalistes que le « président estimait qu’il fallait prendre des mesures de bon sens pour protéger le second amendement tout en s’assurant que ceux qui ne doivent pas avoir accès aux armes à feu ne puissent s’en procurer ». Rien de bien nouveau en fait puisqu’une vérification des antécédents judiciaires est déjà en place au Colorado (depuis le massacre du lycée de Columbine), ce qui n’a pas empêché James Holmes, dont les antécédents judiciaires se résumaient à une contravention pour excès de vitesse, d’acheter ces dernières semaines deux pistolets de gros calibre, un fusil d’assaut et une carabine à 12 coups, qui tous ont servi lors de la tuerie dans le cinéma.
Pour Dan Gross, président d’une association qui tente de lutter contre les violences par armes à feu, ce type de déclarations ont déjà été faites après la tuerie de Tucson sans que rien ne change dans les faits. En 2008 déjà, Obama s’était déclaré favorable à une loi nationale interdisant la vente des armes d’assaut… Ce n’est toujours pas le cas.
Un lobby à 2,9 millions de dollars
« Nous voulons une autre Amérique, où un jeune comme Trayvon Martin puisse aller au magasin s’acheter des bonbons sans se faire tirer dessus », explique Dan Gross en référence au meurtre en Floride, il y a quelques semaines, d’un jeune garçon noir qu’un voisin avait pris pour un rôdeur.
« Pour avoir vécu une telle tragédie, je vous dis que nous ne voulons plus des marques de sympathie (des hommes politiques), nous voulons des actions concrètes », prévient-il sur le site de son association. « La lâcheté politique n’est plus une excuse sur cette question de vie ou de mort. »
« Il est temps que le Congrès arrête de suivre les seules recommandations des lobbys comme la NRA », explique-t-il. Selon le site opensecrets.org, qui étudie les lobbys à Washington, la NRA aurait ainsi dépensé 2,9 millions de dollars en 2011 pour convaincre les membres du Congrès de les soutenir. À l’inverse, les lobbyistes favorables à une législation plus stricte auraient à peine dépensé 10 % de cette somme (240 000 dollars)… Si 88 % de ces sommes ont été utilisés pour soutenir des républicains, 12 % l’ont été pour des démocrates.
Obama est certes d’ores et déjà assuré de ne pas avoir les votes des plus radicaux du lobby pro-gun, les 4 millions de membres affichés de la NRA. Mais dans un pays où 32 % des foyers possèdent au moins une arme à feu, certains d’entre-eux, plus modérés, ont voté pour le président démocrate en 2008. La question est toutefois si sensible pour eux, que s’il décidait de prendre une mesure allant à l’encontre de leurs convictions, il y a fort à parier qu’ils se tourneraient vers Mitt Romney en novembre prochain.
« Il est des combats qui valent la peine de perdre en politique. Éviter qu’un tel carnage ne se reproduise en fait partie », estime pour sa part Ed Randell, ancien gouverneur de Pennsylvanie et principal critique du président Obama au sein du parti démocrate, qui refuse tout calcul sur cette question. Il est toutefois bien seul. Si le massacre de Columbine, la tuerie de Tucson dans l’Arizona et le meurtre de Trayvon Martin n’ont pas fait changer les mentalités, il y a peu de chances que cette nouvelle catastrophe y parvienne plus aisément.


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