«Voulez-vous que les Algériens fassent la loi chez nous?»
Cette campagne anti-PS de l'UMP (voir le tract) est truffée d'erreurs ou consiste à déformer subtilement des mesures précises envisagées par le PS. Quelques exemples.
- La régularisation des «clandestins» qui «pourront voter»
L'argument a été repris par des élus UMP. Exemple dans ce bulletin de l'UMP du Tarn, que Mediapart s'est procuré (lire notre «Boîte noire»), où le patron de la fédé (et député) Bernard Carayon développe à sa sauce les mesures appliquées «si Hollande est élu». On y trouve «l'éligibilité des étrangers extra-européens» et «la régularisation de 300.000 étrangers "clandestins"», avec cette interrogation: «Voulez-vous que les Algériens, les Turcs, les Américains "fassent la loi" chez nous?»
Dans son projet, voté en juin, le PS défend le «droit de vote et d'éligibilité aux étrangers résidant légalement dans notre pays depuis cinq ans pour les élections locales». Il exclut donc toute participation des sans-papiers, et les scrutins nationaux ne sont pas concernés.
C'est d'ailleurs le sens de la proposition de loi que doit examiner le Sénat début décembre. Pour mémoire, le droit de vote (mais non d'éligibilité) aux municipales figurait déjà dans les 110 propositions de François Mitterrand en 1981. Quant au chiffre de régularisation de 300.000 étrangers évoqué par Carayon, il ne repose sur aucune déclaration précise de Hollande: le député de Corrèze est favorable à des régularisations au cas par cas, «sans objectif chiffré».
- «La France ne siégera plus à l'ONU»
Le 23 novembre, Claude Guéant explique avoir «découvert une phrase de l'accord entre les Verts et les socialistes tout à fait étonnante»: les deux partis «proposent qu'au Conseil de sécurité (de l'ONU), ce soit désormais un représentant de l'Union européenne qui siège et que, par conséquent, la France n'y siège plus».
Les faits
Selon l'accord PS-EELV, «la France fera des propositions
précises pour réformer et démocratiser l'ONU afin qu'elle structure un ordre juridique et normatif global: siège européen, suppression du droit de veto, meilleure représentativité des pays du
Sud au sein du Conseil de sécurité, renforcement du rôle des ONG». Mais les deux partis n'ont pas précisé si le siège européen qu'ils appellent de leur vœu devait remplacer celui occupé
actuellement par la France au Conseil de sécurité, où siège également, comme autre pays européen, la Grande-Bretagne.
-
«La légalisation des drogues»
Hollande veut «dépénaliser le cannabis», c'est ce qu'affirme le tract de l'UMP tiré à trois millions d'exemplaires et fustigeant le «laxisme sidérant» du PS.
Les faits
Faux: ce fut d'ailleurs une des lignes de fracture entre les candidats de la primaire socialiste. Lors du premier débat, quand le radical Jean-Michel Baylet, et
dans une moindre mesure, Martine Aubry, avaient plaidé pour une dépénalisation du cannabis, François Hollande s'y était opposé. Et ce malgré un rapport favorable à une libéralisation contrôlée rédigé par
l'un de ses proches, l'ancien ministre socialiste Daniel Vaillant. Le député de Corrèze a tout de même plaidé pour un changement de législation, mais sans plus de précision. Il pourrait défendre un
assouplissement des sanctions appliquées aux seuls consommateurs. En revanche, aucun aménagement n'est envisagé pour les drogues «dures». Jean-Marie Le Guen a ironisé sur cette «caricature» de l'UMP: «C'est plutôt eux qui consomment
trop (de cannabis)!»
Des propositions PS inventées par l'UMP
- «Interdire les vidéosurveillances»
«Mettez Hollande, vous verrez, parce que lui il veut carrément supprimer les peines-plancher, pénaliser les villes qui ont des polices municipales et interdire les vidéosurveillances», a dit Copé lors de l'émission Elections 2012 (Youtube/CFJ/AFP), le 23 novembre.
Les faits
- «Supprimer 20.000 places de prison»
«Le PS (...) donne une chance de plus aux récidivistes», s'est indigné Claude Guéant le 4 novembre dans Le Figaro en assurant que «son ancienne garde
des Sceaux propose même de supprimer 30.000 places de prison». Brice Hortefeux l'a redit le 23 novembre sur Europe1, baissant le chiffre à
20.000.
Les faits
Cette proposition n'a jamais existé. Marylise Lebranchu s'est même récemment fendue d'un démenti. En réalité, l'ancienne garde des Sceaux avait affirmé lors d'un colloque, en
mars dernier, que le nombre de places de prison pourrait être limité à 47.000 (et donc être réduit) si 15.000 places de semi-liberté étaient créées et si les travaux d'intérêt général étaient
développés. La nuance est de taille. Par ailleurs, le projet socialiste n'évoque à aucun moment une telle proposition. Il prône une «politique d'aménagement des peines» pour faciliter
la réinsertion et lutter contre la «surpopulation carcérale insupportable». Mais sans plus de précision. Enfin, Lebranchu, soutien de Martine Aubry lors de la primaire socialiste, ne
conseille pas François Hollande sur les questions de justice: dans l'organigramme de campagne, elle est responsable des relations avec les élus.
- «L'euthanasie et le renoncement aux soins palliatifs organisés»
C'est ce qu'écrit le député Bernard Carayon dans son bulletin. L'UMP juge «inacceptable» l'euthanasie et répète que voter PS, c'est s'engager dans sa légalisation.
Les faits
Déjà lors de la campagne de Ségolène Royal en 2007, François Hollande défendait une «euthanasie active sous conditions». En janvier dernier, le député de Corrèze avait redit que «mourir dans la dignité est un droit fondamental». Plus récemment, il
a repris à son compte la proposition du ministre des affaires européennes, Jean
Leonetti, de lancer un débat public sur le sujet après la présidentielle et s'est fait plus prudent dans ses déclarations. «S'il doit y avoir une évolution (de la loi), ça ne peut se faire
qu'avec des règles extrêmement précises pour la fin de vie», avait-il déclaré fin septembre.
Le projet du PS, voté en juin dernier, propose une loi pour permettre «une assistance médicalisée pour mourir dans la dignité», sous le contrôle d'un collège de médecins et «dans un cadre très strict». En revanche, pas question de supprimer les soins palliatifs. Bien au contraire. Dans le projet socialiste, on peut lire: «D'importants progrès scientifiques et médicaux ont été réalisés: les traitements antidouleurs, les soins palliatifs, l'arrêt de l'acharnement thérapeutique autorisé par la loi de 2005. Dans de nombreux cas, ils apportent des réponses et ils doivent être encouragés.»
- «Nucléaire: le gigantesque plan social du PS»
Trois «arguments»: cette réduction du nucléaire reviendrait à «un coût de 400 milliards d'euros», la perte de «400 000 emplois» et l'augmentation de 50% de «la facture d’électricité». Elus et ministres répètent ces chiffres en boucle, de Nadine Morano (qui parle carrément d'un million d'emplois) à Brice Hortefeux, de même que le patron d’EDF, Henri Proglio.
Les faits
L'UMP fait quelques gros raccourcis et oublis (ce que Mediapart avait déjà démontré – lire notre onglet "Prolonger"). D'abord, ces chiffres concernent une sortie du nucléaire alors que François Hollande n'a promis qu'une réduction de la part du nucléaire de 75% à 50% d'ici 2025. Ensuite, ils sont exagérés: l'Union française de l'électricité (UFE), l'association professionnelle du secteur, a estimé le coût de cette proposition (le pdf ici) à 382 milliards d'euros. Par ailleurs, arrêter le nucléaire pourrait en fait coûter moins cher – entre 10 et 15% de moins – que le maintenir. C'est ce que démontre Benjamin Dessus, expert anti-nucléaire, dans le livre qu'il vient de co-écrire avec Bernard Laponche, En finir avec le nucléaire (lire ses tribunes sur Mediapart ici et là).
Concernant les emplois, le chiffre de «400.000» est approximatif: la filière compte 125.000 emplois directs selon une étude de PwC. Surtout, il ne tient pas compte des emplois qui seraient créés par le développement de nouvelles énergies. S'agissant de la facture d'électricité, l’UMP omet une précision importante: les tarifs de l'électricité augmenteront même sans sortie du nucléaire (une hausse de 33% dans le dernier rapport de l'UFE).
L'UMP ne «compte pas s'arrêter en si bon chemin», a promis Hervé Novelli. La députée Valérie Rosso-Debord veut croire que cette campagne d'opposition a permis à la majorité de «gagné l'ascendant» et de «fai(re) reculer le PS sur son programme». «Nicolas Sarkozy doit rester président le plus longtemps possible, c'est ce que demandent les Français, assure-t-elle. Le jour où il se déclare, sa parole sera affaiblie.»


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