L'école serait-elle devenue, sans qu'on y prenne garde, «un lieu de propagande, où l'adolescent serait l'otage de préoccupations de groupes minoritaires en mal d'imposer une vision de la “normalité” que le peuple français ne partage pas»? C'est sans nuance que Christine Boutin, présidente du parti chrétien-démocrate, s'est insurgée contre les nouveaux programmes de SVT (sciences de la vie et de la Terre) de 1re L et ES. Ils feraient, selon elle, la part belle à la «doctrine du gender».
Son collègue à l'Assemblée nationale, Christian Vanneste (UMP), a fustigé dans une lettre à Luc Chatel «l'inscription dans les programmes officiels de SVT en classe de première, de la théorie dite du gender. Celle-ci a été conçue comme une arme pour déconstruire l'identité sexuelle» alors que «les personnes ne sont plus définies comme hommes et femmes mais comme pratiquants de certaines formes de sexualités: homosexuels, hétérosexuels, bisexuels, transsexuels».
L'une et l'autre reprennent, ce faisant, les protestations d'un certain nombre d'associations catholiques outrées que cette «théorie déstructurante» soit imposée aux élèves. Que contiennent donc de si révolutionnaire ces nouveaux programmes? Selon les consignes officielles, les élèves doivent apprendre à «différencier ce qui relève de l'identité sexuelle, des rôles en tant qu'individus sexués et de leurs stéréotypes dans la société, qui relèvent de l'espace social; de l'orientation sexuelle, qui relève de l'intimité des personnes».
Ils soulignent parallèlement qu'à chacune de ces étapes, les cas «intermédiaires» existent dans des proportions loin d'être infimes: «Un enfant sur 4.500 naît avec une anomalie de la différenciation», note le manuel de Bordas. Certains hommes portent ainsi des chromosomes XX en ayant des organes sexuels masculins parfaitement formés ou, dans des cas plus rares, certains enfants naissent avec des organes sexuels dont on ne peut dire s'ils sont ceux d'une fille ou d'un garçon.
Lire par exemple ici le chapitre du manuel Hatier
Pourquoi présenter ces cas? Est-ce, comme l'estime la Confédération nationale des associations catholiques, «justifier le général par le particulier», ces exemples «pathologiques représentant pour les adolescents une vision particulièrement anxiogène de la construction de l'identité sexuelle»?
“L'hermaphrodite” de Secret Story
Pour la chercheuse Ilana Löwy, historienne des sciences et spécialiste de ces questions, «ils/elles remettent radicalement en question la division “naturelle” de l'humanité en deux groupes distincts et exclusifs: les hommes et les femmes». Et le détour par ces exemples se comprend parce que «les intersexués sont... en eux-mêmes des entités démonstratives», affirme-t-elle dans L'Emprise du genre, masculinité, féminité, inégalité (La Dispute, 2006).
Ilana Löwy souligne ainsi que dans l'histoire des sciences, les «intersexués» ont joué un rôle comparable à celui des jumeaux dans les débats sur le rôle relatif de la nature et de la culture. Ils sont susceptibles de «fournir des informations sur le rôle respectif de la biologie, de l'éducation et de la socialisation dans le développement des traits masculins ou féminins». Ignorer l'apport scientifique des recherches sur les intersexes serait donc parfaitement absurde.
Conformément aux programmes, les manuels présentent, dans une autre séquence, la question de l'identité sexuelle, en montrant qu'elle peut, là encore, être distincte du sexe biologique. «L'identité sexuelle, le fait de se sentir totalement homme ou femme, ce n'est pas si simple que cela peut en avoir l'air», explique sobrement le manuel de Bordas, rappelant que dans ce domaine les questions de l'éducation, des facteurs sociaux jouent un grand rôle: «On n'éduque pas pareil un petit garçon et une petite fille.» Hachette parle ainsi au sujet de l'identité sexuelle de «la perception subjective que l'on a de son propre sexe».
Choisir son identité sexuelle? Pour les associations catholiques qui se sont émues de ces nouveaux manuels, il ne s'agirait rien moins que de laisser entrevoir «une espèce de fausse liberté qui invite à choisir son orientation sexuelle à un âge où les repères structurants manquent déjà, particulièrement dans le domaine de la sexualité».
Pour la chercheuse Juliette Rennes, coresponsable du programme de master Genre, politique et sexualités de l'EHESS (École des hautes études en sciences sociales), il n'est pas inutile de rappeler «le caractère contradictoire de ces argumentaires qui à la fois présentent l'hétérosexualité comme naturelle et aux fondements de l'humanité, de par la différence des sexes, et en même temps craignent le prosélytisme dès lors que l'homosexualité est posée comme une orientation possible. Comme s'ils reconnaissaient le caractère fragile et socialement construit de l'hétérosexualité».
Les associations qui luttent contre les discriminations dont sont victimes les homosexuels, les trans et les bisexuels, connaissent par cœur ces arguments de leur soi-disant prosélytisme. L'association le MAG (Mouvement d'affirmation des jeunes gays, lesbiennes, bi et trans), qui intervient depuis des années en milieu scolaire, les a entendus mille fois. Que l'Éducation nationale pose ces questions d'identité sexuelle est évidemment une avancée pour sa porte-parole, Marie Rousset, au sens où ces débats intéressent les jeunes et sont déjà dans la sphère publique. Et pas toujours avec la plus grande rigueur scientifique.
«Lorsque j'interviens dans les classes, je m'aperçois que les élèves ont déjà plein d'idées sur ces questions mais ils me citent par exemple le héros du dernier Secret Story, Thomas, qualifié par la production d'“hermaphrodite”.» L'émission, très regardée par les adolescents, avait ainsi pour protagoniste un “hermaphrodite”, en fait une très petite minorité des intersexes. «Les questions qui reviennent tout le temps, après des réactions du type “c'est pas normal, c'est pas naturel”, raconte Marie Rousset, c'est “mais d'où ça vient, quelle est l'origine? Est-ce que c'est biologique? Est-ce que c'est les hormones?”» Que les SVT tentent d'éclairer scientifiquement le débat n'apparaît pas inutile...
Lagarde et la testostérone des traders
«Faut-il laisser ces questions à la télévision?» renchérit de son côté Stéphanie Nicot, porte-parole de l'association Trans Aide mais également enseignante dans un lycée professionnel de la banlieue de Nancy. «Les recherches récentes ont montré que jusque-là, les raccourcis sur le sexe étaient erronés. Une femme peut ne pas avoir de chromosome XX et quand même être une femme... Faut-il lui retirer ses papiers? La réalité est plus complexe. Et arrêtons de penser que nos élèves sont coupés de la réalité, arrêtons de croire qu'il faut les surprotéger», s'agace cette professeure d'histoire et de lettres, transgenre, qui assure n'avoir jamais eu aucun problème avec ses élèves au sujet de son identité.
Pour elle, cette levée de boucliers de certains députés et d'associations catholiques tient à ce que «l'on touche à la question des normes mais surtout l'enjeu, derrière tout ça, c'est l'égalité des sexes, c'est là qu'on rencontre encore des courants hostiles!».
Et là, les préjugés et idées reçues sont légion, jusque dans les plus hautes sphères du pouvoir. Après la chute de Lehman Brothers, et la crise financière qui s'en est suivie, Christine Lagarde avait ainsi doctement expliqué que ces dérives étaient imputables à des traders bourrés de testostérone, se fondant sur une soi-disant «étude».
Dans le manuel de SVT de Belin, Catherine Vidal, neurobiologiste de l'Institut Pasteur, revient sur l'étude en question pour montrer sa très faible valeur scientifique. «Le taux de testostérone avait été mesuré dans la salive, alors qu'on parle de son influence sur le cerveau, et surtout elle ne portait que sur 17 traders.» Une cohorte un peu faible pour obtenir un résultat scientifique... Une autre étude a analysé les comportements face aux risques financiers de deux cents femmes plus ou moins soumises aux œstrogènes ou à la testostérone et montrait, elle, une influence nulle des hormones. Bien plus solide scientifiquement, elle ne fit aucun bruit médiatique.
Pour l'institut Émilie-du-Châtelet, qui fédère autour des recherches sur les femmes, le sexe et le genre des équipes de chercheurs du CNRS, de l'EHESS, d'HEC et de plusieurs universités, ces programmes ont donc tout leur sens en ce qu'ils invitent à «interroger les “préjugés” et les “stéréotypes” pour les remettre en cause, c'est précisément le point de départ de la démarche scientifique. C'est encore plus nécessaire lorsqu'il s'agit des différences entre les sexes, qui sont toujours présentées comme naturelles pour justifier les inégalités: la “réalité” selon la droite religieuse, c'est en réalité une hiérarchie entre les sexes dont nos travaux, issus de disciplines multiples, convergent tous pour contester qu'elle soit produite par la nature.»
Au-delà des avancées apportées par ces manuels dans la lutte contre les discriminations liées à l'identité et à l'orientation sexuelle, reste à savoir comment vont s'en emparer les enseignants de SVT. Pour la chercheuse Ilana Löwy, il y a sans doute un certain «optimisme» dans les objectifs fixés par le ministère: «Un professeur qui par ailleurs connaît cette question peut, à partir de ces indications, construire des cours corrects, mais sans des connaissances préalables, cela risque de rester abstrait, et peut-être confus.»
La prudence des éditeurs
Or, sur ces questions où le débat scientifique est encore très vif et les certitudes pas toujours installées, les profs de SVT pourraient bien se retrouver un peu seuls...
Pour Catherine Allais, directrice éditoriale Sciences et Nature chez Belin, la prudence s'est imposée de fait sur certains sujets. «Nous n'avons par exemple pas évoqué de liens entre orientation sexuelle et biologie, car les fondements biologiques, s'il y en a, ne sont pas établis, à l'image du soi-disant gène de l'homosexualité.» En espérant que les élèves ne l'évoquent pas...
La transsexualité fait elle aussi l'objet de présentations quasi contradictoires dans les manuels. L'un choisit de faire parler un psychiatre qui la définit comme «un trouble de l'identité» (Hachette), quand d'autres mettent en scène le mouvement social des trans, qui revendiquent des droits égaux (Bordas)... Aux enseignants de trancher?
Quant à l'encadré présentant le genre en sociologie, Juliette Rennes, sociologue et spécialiste de ces questions, le juge tout simplement incompréhensible!
Dans un programme déjà très chargé, certains enseignants pourraient donc être tentés de faire l'impasse.
Par Lucie Delaporte.


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