Guéant, Foccart et la Légion d'honneur
«Pour Nicolas Sarkozy, voir l'un de ses conseillers africains, l'avocat Robert Bourgi, expliquer que oui, bien sûr, il y avait des financements lors des présidences précédentes, mais que brusquement, lorsque l'on parle de celui qui est en poste aujourd'hui, il n'y a plus de financements! Je trouve cela excellent!», commentait Antoine Glaser dans un entretien à Mediapart (à lire ici: Françafrique, ses secrets et vilénies). Le documentaire rappelle utilement les vieux liens entre Omar Bongo et Nicolas Sarkozy. Les proches du président gabonais, dont sa fille Pascaline, décrite comme la trésorière de la famille, assitent d'ailleurs au grand meeting de janvier 2007, lancement de la campagne du candidat de l'UMP.
Bourgi découvre que «Dominique de Villepin est à terre, après l'échec retentissant du CPE en avril 2006», raconte Bonnecorse. «Tout logiquement, il estime que désormais la route est dégagée pour Sarkozy. Villepin est cuit... Et au lieu de distribuer une mallette à chacun, il n'en fait qu'une, plus grosse, et la dépose aux pieds du ministre de l'intérieur» de l'époque.
«Le retour sur investissement a été immédiat après l'élection de Nicolas Sarkozy, poursuit Michel Bonnecorse. Bongo a été un des tout premiers, sinon le premier chef d'Etat appelé par le nouveau président.» Par ailleurs, le président gabonais «obtint alors un prêt pour l'Etat gabonais de 40 millions que Jacques Chirac lui refusait».
Jacques Chirac et Dominique de Villepin ayant, dès dimanche, porté plainte pour diffamation, et Robert Bourgi se déclarant prêt à s'expliquer devant la justice, voilà donc une affaire qui pourrait prospérer, d'autant que les socialistes demandent une enquête judiciaire et que Bernard Accoyer, président UMP de l'Asemblée nationale, évoque une possible commission d'enquête parlementaire.
Et c'est là que se profile l'immense risque pris par l'Elysée. Car il ne fait aucun doute que Robert Bourgi, toujours avide de figurer au premier plan et souvent enclin à s'attribuer des rôles qu'il n'a pas, n'a pas pu se livrer au grand déballage sans un feu vert explicite du pouvoir. Cet ancien collaborateur d'Omar Bongo, qui sous Chirac n'était qu'un acteur de seconde zone des coulisses de la Françafrique, a eu un rôle tout à fait nouveau grâce à Nicolas Sarkozy et à Claude Guéant.
Revendiquant en 2008 la paternité du limogeage de Jean-Marie Bockel, débarqué du poste de secrétaire d'Etat à la coopération pour avoir publiquement proclamé «l'acte de décès de la Françafrique», Bourgi se gargarise de ses nouveaux pouvoirs, sans que l'Elysée trouve à y redire: «J'ai dit au Président que certaines choses ne se faisaient pas», explique ainsi l'avocat, rendant publique la colère d'Omar Bongo qui a exigé le limogeage de Jean-Marie Bockel.
Bourgi va alors participer à deux choses: purger la cellule Afrique de l'Elysée qui avait été confiée à deux diplomates, dont Bruno Joubert, ayant cru un peu vite qu'il y aurait un vrai changement dans la politique africaine de Sarkozy; et accompagner la reprise en mains de cette politique par Claude Guéant. Claude Guéant à qui Bourgi dit vouer une admiration sans bornes. C'est du moins ce qu'il expliquait à Mediapart, lors d'une rencontre en juin 2008 (article à lire ici): «Quand je l'ai vu la première fois, j'ai cru revoir Foccart, la même prestance, la même retenue.» Et il vrai que Claude Guéant, passionné d'Afrique, la connaît sur le bout des doigts pour l'avoir apprise avec Charles Pasqua à la fin des années 1980, avant de rejoindre Sarkozy et de lui apporter justement certains des réseaux de l'ancien patron du SAC.
Robert Bourgi, qui connaît si bien Claude Guéant (et ce dernier, d'ordinaire si pointilleux sur l'étiquette, le laisse volontiers se présenter comme le nouveau M. Afrique de Nicolas Sarkozy), est aussi dans les meilleurs termes avec le président. Rallié au camp Sarkozy durant la campagne électorale de 2007, Robert Bourgi en est bien vite récompensé... par une Légion d'honneur et, ce, dès septembre 2007. C'est Nicolas Sarkozy en personne, justement «sur la suggestion de Claude Guéant», précise le président, qui choisit de lui remettre la décoration, lors d'une cérémonie à l'Elysée, le 27 septembre. Les ambassadeurs de plusieurs pays africains sont présents.
«En mon nom personnel»...
Sarkozy évoque alors cette précieuse grande famille «françafricaine». «Tu es aussi le produit d'une famille exemplaire. Je sais combien dans le passé Jacques Foccart, alors au service du général de Gaulle, a pu compter sur le patriote et l'ami que fut ton propre père, Mahmoud Bourgi», déclare le président. «Je sais, cher Robert, pouvoir continuer à compter sur ta participation à la politique étrangère de la France, avec efficacité et discrétion. Je sais que, sur ce terrain de l'efficacité et de la discrétion, tu as eu le meilleur des professeurs et que tu n'es pas homme à oublier les conseils de celui qui te conseillait jadis, de "rester à l'ombre, pour ne pas attraper de coup de soleil". Sous le soleil africain, ce n'est pas une vaine précaution. Jacques Foccart avait bien raison.»
Et Nicolas Sarkozy n'en reste pas là. «Enfin, permettez-moi d'avoir un propos plus personnel, ajoute-t-il. Ce qui nous unit, Robert et moi, c'est une amitié de 24 ans, depuis que nous nous sommes rencontrés au RPR en 1983. Gaullistes, nous l'étions tous deux passionnément. Toi, tu étais un grand connaisseur de l'âme africaine. Moi, je n'étais alors que le très jeune responsable des jeunes RPR. Alors, je n'ignore pas qu'en amitié, le cap des trente ans est le plus dur à passer... Mais je suis tranquille et serein tant je sais que tu portes très haut la fidélité à notre pays, à nos valeurs et à tes amis.» Le discours intégral de Nicolas Sarkozy peut être téléchargé ici.
Robert Bourgi n'est donc pas un électron libre ou un vieil acteur à la retraite. Son voisinage avec Claude Guéant et sa proximité presque familiale avec le clan Bongo en font un homme encore influent et ne pouvant soudain s'émanciper sans consignes explicites. D'ailleurs, selon les câbles diplomatiques révélés par WikiLeaks, l'ambassade américaine à Paris avait repéré son activisme en parrallèle de la cellule Afrique et souvent contre elle. Il est la «quintessence de l'acteur de la Françafrique impliqué dans des intrigues n'importe où en Afrique», note l'un de ces télégrammes (lire une synthèse ici).
«Je parle en mon nom personnel», veut-il préciser dans son récit au JDD. Personne ne le croira tant les affaires africaines ne supportent pas de dérogations à la règle de l'omerta. Si Bourgi a choisi de parler, c'est donc que la Sarkozie a décidé de relancer une guerre à outrance contre la Chiraquie, et Dominique de Villepin en premier lieu. Mais, selon la formule si souvent prêtée à Jacques Chirac, il pourrait y «avoir du sang sur les murs».
L'ancien président vient certes d'être déclaré officiellement «incapable», depuis que le tribunal de Paris a pris acte de son état de santé en le dispensant de comparaître. Mais son entourage ne laissera pas prospérer sans de violentes contre-attaques la description d'une présidence corrompue où au financement politique illégal s'ajouterait l'enrichissement personnel, comme le suggère l'avocat Bourgi.
De même, Dominique de Villepin s'est, dès dimanche, démené comme un diable pour désigner l'Elysée et ses complots. L'ancien premier ministre a de bonnes chances d'être débarrassé cette semaine du boulet Clearstream: la cour d'appel du tribunal de Paris pourrait, mercredi (jour de sortie du livre de Pierre Péan), confirmer le non-lieu prononcé en sa faveur en première instance. Dominique de Villepin retrouvera alors une pleine capacité de manœuvre. Fin connaisseur lui aussi des affaires africaines, il sait tout des entreprises sarkozystes dans ces pays.
Les hommes de Nicolas Sarkozy ont-ils ainsi pris l'exacte mesure des conséquences possibles d'un tel déballage? L'embarras manifesté dès hier par plusieurs responsables de l'UMP dit bien le risque: c'est toute la droite qui peut être emportée par la tourmente déclenchée par l'Elysée.


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