« Ce que j'ai promis, je le tiendrai. » Sur France-2, mardi 29 mai, François Hollande a assuré que les promesses de campagne seraient tenues. Mais, à la différence de Nicolas Sarkozy, qui promettait en 2007 « le plein emploi » en cinq ans, avant que la crise ne ruine tous ses espoirs, François Hollande s’est bien gardé de tout engagement chiffré sur la réduction du chômage. Et pour cause, le nombre de demandeurs d’emploi est au plus haut depuis douze ans. « Il m'étonnerait que l'évolution soit bonne », avait averti le ministre du travail et de l’emploi Michel Sapin, mercredi matin sur RTL. Quelques heures plus tard, les (mauvais) chiffres de l'emploi ont confirmé ses craintes.
Fin avril, pour la seule France métropolitaine, Pôle emploi a dénombré 4 318 500 chômeurs exerçant ou non une activité réduite (les catégories A, B et C). Depuis 1996, année où les séries statistiques actuelles ont été créées, jamais ce chiffre n'avait été aussi élevé. Sur un an, la hausse est de 6,5 %, et plusieurs catégories de chômeurs (formation, congé longue durée, etc.) ne sont même pas comptabilisées. Outre-mer compris, le nombre de demandeurs d'emploi frôle les 4,6 millions. Pour la seule catégorie A (ceux qui n'ont pas du tout travaillé au cours du mois précédent, soit 2 888 800 demandeurs d'emploi), il s'agit du niveau le plus élevé depuis 1999.
« Certaines évolutions sont préoccupantes, a commenté mercredi soir le ministre du travail dans un communiqué – la première fois que Michel Sapin était amené à commenter les chiffres mensuels du chômage : +1,1 % en avril pour les demandeurs d’emploi de longue durée (+8 % en un an), +1 % pour les demandeurs d’emploi âgés de 50 ans et plus (+15,6 % en un an), une forte poussée des entrées à Pôle emploi à la suite d’un licenciement économique. »
Le nouveau président de la République n’a jamais caché que la tendance allait rester très mauvaise pendant des mois. Début mai, il s’est donné « un an pour inverser la courbe du chômage ». L’Unedic, qui gère les allocations chômage, ne prévoit pas d’amélioration sur le front de l’emploi avant le second semestre 2013.
La Commission européenne table elle aussi sur une hausse continue du chômage. Dans ses recommandations pour la France, dévoilées ce mercredi, elle l’estime à 10,2 % de la population active en 2012, et même 10,3 % en 2013 – contre 9,7 % en 2011. Les experts de Bruxelles s’alarment particulièrement de la « forte hausse » du chômage au second semestre 2011, alors que Nicolas Sarkozy était encore en poste. À cause d’une « croissance faible » et d’un « climat des affaires détérioré », affirme la Commission, « le nombre de demandeurs d’emploi a (…) atteint 9,9 % en décembre 2011, proche du pic de 2009 », une hausse d’abord supportée par les plus précaires sur le marché du travail, intérimaires en tête.
Bruxelles déplore notamment l’explosion du chômage des plus de 50 ans et s’inquiète de l’explosion du chômage de longue durée, qui concernait, fin 2011, 38 % des demandeurs d’emploi, contre 30 % un an plus tôt. La France compte aujourd’hui 1,8 million de chômeurs de plus d’un an. Pour eux, la durée moyenne d’inscription ne cesse d’augmenter. Elle atteignait 467 jours fin avril 2012. Un record. « La détérioration des statistiques de l’emploi au second trimestre 2011 nécessite une attention renouvelée au marché du travail et aux politiques sociales », insiste la Commission.
À peine aux affaires, le gouvernement a lancé l’offensive contre les plans sociaux, dont certains avaient été retardés sur demande de la majorité précédente, ou tout simplement pour éviter une exposition médiatique en pleine campagne. Entre janvier et mars 2012, le nombre de plans de sauvegarde de l’emploi a atteint son niveau le plus bas depuis quatre ans, rapportent Les Échos. Pourtant, dans le même temps, les annonces de fermetures de sites ont augmenté de 47 %, un indice qui laisse craindre des lendemains très difficiles.
Mardi, la CGT a transmis à Jean-Marc Ayrault une note dans laquelle elle recense 51 entreprises « où l’emploi est menacé ». Cliquer ici pour l'afficher au format pdf.
Au total, près de 45 000 emplois pourraient être supprimés, estime le syndicat, estimation que Michel Sapin a confirmée. Parallèlement, la croissance ne sera pas assez élevée dans les prochains mois pour créer des emplois. Surtout dans l’industrie, qui a perdu 350 000 emplois depuis 2007.
Tout juste installées à Bercy, les équipes du ministère du redressement productif d’Arnaud Montebourg ont créé au ministère de l’économie une cellule pour gérer au jour le jour le suivi d’entreprises en difficulté, débloquer si possible certaines situations a priori inextricables ou dénicher un repreneur. En quelques jours, ils ont déjà recensé de nombreux cas problématiques, dans l’automobile, l’agro-alimentaire, etc. « Le volume est une surprise, s’étonne encore un conseiller de Montebourg. Certains dossiers arrivent un peu tard. C’est, dans bien des cas, la conséquence d’un sous-investissement chronique dans l’appareil industriel et de l’absence de politique industrielle depuis de nombreuses années. »
Pour l’heure, les équipes tentent de sauver ce qui peut l’être. Vendredi, Arnaud Montebourg s’est ainsi rendu à Marseille, notamment pour annoncer aux salariés de Fralib à Gémenos la reprise des discussions avec la multinationale Unilever, qui entend fermer le site, tandis que les salariés veulent relancer l’activité avec une coopérative. Samedi, l’usine Technicolor d’Angers, dernier producteur de décodeurs télé en Europe, qui emploie encore 330 personnes, s’est déclarée en cessation de paiement. Ce mercredi, le tribunal de commerce d'Arras a prononcé la liquidation avec cessation d'activité immédiate du fabricant de textiles Meryl Fiber à Saint-Laurent-Blangy (Pas-de-Calais), déclenchant le licenciement des 343 salariés.
PSA à Aulnay-sous-Bois, ArcelorMittal à Florange, Rio Tinto à Saint-Jean-de-Maurienne, le volailler Doux… C’est bien une série noire de plans sociaux qui se profile pour les prochains mois.
La hausse du Smic dans le collimateur de Bruxelles
Aussi médiatiques soient-ils, ces licenciements dits économiques n’expliquent néanmoins qu’une toute petite partie de la hausse du chômage. Ils ne représentent en effet que 3 % des entrées à Pôle emploi, alors que les fins de CDD et d’intérim comptent pour plus de 30 %. Dix fois plus. Sans compter le boom des licenciements par rupture conventionnelle, ces arrangements à l’amiable, dont la part dans les sorties de l'emploi est passée selon le ministère du travail de 7 % en 2009 à 13 % en 2011, créant une véritable zone grise dans le droit du travail.
C’est, notamment, à toutes ces attentes que le gouvernement est censé répondre à travers la conférence sociale de juillet, qui sera prolongée par une série de discussions entre les partenaires sociaux. Un débat qui inclura aussi une discussion sur les retraites, les conditions de travail ou encore le Smic. Le tout dans un contexte extrêmement contraint. « Les entreprises ont des niveaux de marge proche des années 1980. Leur niveau de marge est très faible », rappelle Mathieu Plane, économiste à l’Observatoire français des conjonctures économiques, ce que rappellent aussi les organisations patronales inquiètes d’un renchérissement trop important du coût du travail.
Mercredi, Michel Sapin a suggéré à son tour que le coup de pouce prévu du Smic, qui doit intervenir dans les prochaines semaines, serait mené « dans des conditions maîtrisées (…), compatibles avec le bon fonctionnement des petites et moyennes entreprises ». En appliquant les règles d’indexation du salaire minimum sur la croissance annoncée par François Hollande pendant la campagne, son équipe avait alors calculé qu’elle pourrait s’élever à une hausse modeste d’environ 40 euros par mois.
Après les législatives, le gouvernement a déjà annoncé plusieurs mesures pour tenter d’endiguer le chômage, à commencer par la création d’une banque publique d’investissement censée soutenir l’innovation, dans l’industrie notamment. En juillet, le volet des emplois aidés sera augmenté, 70 % des crédits de l’année ayant déjà été absorbés par le gouvernement précédent, qui avait mis le paquet pour tenter d’enjoliver les piètres chiffres de Pôle emploi. À la rentrée, le Parlement se penchera sur les 150 000 emplois d’avenir pour enrayer le chômage. Et d’ici là, les partenaires sociaux seront invités à dire ce qu’ils pensent (a priori, ils sont plutôt dubitatifs) du contrat de génération proposé par François Hollande, exonérant de cotisations sociales l’embauche d’un jeune et d’un senior dans la même entreprise. Vendredi, François Hollande visitera d'ailleurs une usine de l'Essonne – son premier déplacement de président de la République – pour promouvoir l'alternance et ce contrat intergénérationnel dont il revendique la paternité.
Ces mesures suffiront-elles pour contenir la hausse du chômage ? Alors que les syndicats, reçus hier à Matignon, ont fait part de leurs exigences, le gouvernement pourrait être également confronté à l’impatience de Bruxelles, qui a plusieurs fois remis en doute ces dernières semaines les objectifs de réduction des déficits présentés par la France.
Mercredi, la Commission européenne a posé un diagnostic sévère sur le marché de l’emploi français, et suggéré quelques mesures structurelles qui ne manqueront pas de susciter l’hostilité à gauche ou dans certains rangs syndicaux, et peuvent sonner comme un premier désaveu, encore timide mais déjà très explicite, de Bruxelles envers les projets de François Hollande. Cliquer ici pour afficher les recommandations de la Commission européenne pays par pays.
La Commission européenne dresse tout d’abord plusieurs constats factuels qui n’appellent guère de contestation, et peuvent même apparaître comme un bilan objectif des politiques menées ces dernières années par Nicolas Sarkozy et ses prédécesseurs. Les experts de Bruxelles insistent ainsi sur le « degré élevé de segmentation du marché du travail ». De fait, le marché du travail français exclut massivement les jeunes (23 % de chômage en 2011, plus que la moyenne de l’Union européenne), les 55-64 ans (dont le taux d’emploi, 41 % « reste un des plus faibles de l’Union européenne »), les moins qualifiés et les immigrés.
« La probabilité de passer d’un contrat précaire à un poste permanent a dramatiquement diminué entre 1995-1996 et 2010, et s’établit à des niveaux très en deçà de la moyenne européenne », dit la Commission, qui épingle aussi les déficiences de la formation continue (seuls 5 % des salariés français bénéficient de formation – c’est 10 % en moyenne dans l’Union européenne, et encore moins qu’en 2006). « Les ressources limitées du secteur public de l’emploi minent la crédibilité des engagements (pris par la France) de mieux traiter le chômage de longue durée », insiste-t-on à Bruxelles, où l’absence de suivi spécifique pour les chômeurs de longue durée ne laisse pas d’étonner.
En revanche, la Commission, qui redit à nouveau ses doutes sur la capacité de la France de réduire à 3 % son déficit budgétaire en 2013 – l’objectif de François Hollande –, esquisse une critique à peine voilée de certaines propositions économiques et sociales, suggérant même quelques réformes d’ampleur que le président de la République n'a jamais appelées de ses vœux pendant la campagne.
La segmentation du marché du travail entre insiders très protégés du licenciement et outsiders, qui servent de variable d’ajustement aux entreprises, serait ainsi due, selon les experts bruxellois, à « des facteurs structurels ». La Commission suggère donc « de réviser certains aspects de la législation qui protège les emplois ». Idem sur la hausse du Smic, vue d’un très mauvais œil. « Un salaire minimum élevé contrarie les perspectives d’embauche, en particulier pour les groupes les plus vulnérables, et contribue à une moindre compétitivité des exportations françaises. »
Bruxelles salue d’ailleurs la politique du gouvernement de François Fillon qui, pendant cinq ans, n'a jamais n’a relevé le Smic au-delà de l’inflation. Entre la colère sociale et la surveillance tatillonne de Bruxelles, qui pourra à l'avenir recourir à des sanctions si ses recommandations ne sont pas tenues, la marge de manœuvre pour François Hollande promet de se révéler très vite fort étroite.


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